Barbe ou moustache : ce que les hommes racontent avec leurs poils depuis des siècles

Rois, philosophes, soldats, dandys, rebelles… Depuis des millénaires, barbe et moustache racontent le pouvoir, la sagesse, l'appartenance ou la liberté. Mais ont-elles toujours eu la même signification ?

28 septembre 20268 min de lecture
Barbe ou moustache : ce que les hommes racontent avec leurs poils depuis des siècles

Rois, philosophes, soldats, dandys, artistes, rebelles… Depuis des millénaires, barbe et moustache ne sont pas seulement une affaire de mode. Elles ont tour à tour raconté le pouvoir, la sagesse, l’appartenance, la virilité, la contestation ou l’élégance.

Et si, finalement, quelques centimètres de poils en disaient beaucoup plus sur une société qu’on ne pourrait l’imaginer ?

Aujourd’hui, choisir de porter une barbe ou une moustache semble avant tout relever du goût personnel.

Mais cela n’a pas toujours été aussi simple.

Pendant des siècles, porter — ou ne pas porter — de poils sur le visage pouvait constituer un véritable signe social.

Et, plus étonnant encore, barbe et moustache n’ont pas toujours raconté la même chose.

Bien avant la mode, la barbe était déjà un langage

Pour comprendre cette histoire, il faut remonter très loin.

Dans l'ancienne Mésopotamie, la représentation de la barbe pouvait participer à l'affirmation du statut.

Les célèbres reliefs néo-assyriens en donnent une illustration particulièrement spectaculaire : souverains et membres de la famille royale apparaissent avec des barbes longues, extrêmement structurées et minutieusement représentées.

Sur un relief provenant du palais de Sennachérib à Ninive, datant du VIIᵉ siècle avant notre ère, le Metropolitan Museum of Art explique ainsi que la barbe, les vêtements et les bijoux du personnage indiquent son statut particulièrement élevé. The Metropolitan Museum of Art

La barbe n'était donc pas un simple détail esthétique dans ces représentations.

Elle participait à la construction d'une image.

Celle de l'homme que l'on devait immédiatement reconnaître comme important.

Mais imberbe ne voulait pas forcément dire sans pouvoir

C'est là que l'histoire devient beaucoup plus intéressante.

Il serait tentant d'en conclure que plus un homme était barbu, plus il était puissant.

Ce serait faux.

Dans cette même société assyrienne, certains hommes représentés sans barbe étaient probablement des eunuques. Or ceux-ci pouvaient occuper des positions importantes au sein de la cour et de l'administration.

Le Metropolitan Museum possède notamment un relief représentant un personnage imberbe probablement eunuque, richement vêtu et porteur des armes du roi : une fonction considérée comme privilégiée. The Metropolitan Museum of Art

Autrement dit, les codes de la pilosité ne se comprennent jamais seuls.

Il faut toujours les replacer dans une époque, une culture et une position sociale.

Et cette règle va se vérifier pendant des siècles.

Chez les Grecs : la barbe du philosophe

Changeons d'époque et de civilisation.

Dans notre imaginaire collectif, le philosophe grec est souvent… barbu.

Socrate ? Barbu.

Platon ? Barbu.

Aristote ? Généralement représenté avec une barbe.

La barbe est progressivement devenue dans l'imagerie occidentale l'un des attributs de la maturité, du penseur et du philosophe.

Mais là encore, la mode n'est jamais immobile.

Avec Alexandre le Grand, l'image du souverain évolue. Alexandre est représenté jeune et imberbe, rompant avec certaines conventions antérieures de représentation des souverains.

Une preuve supplémentaire qu'un visage rasé pouvait lui aussi devenir un puissant signe de distinction.

À Rome, même les empereurs changent de visage

Les Romains vont eux aussi connaître différentes modes.

Pendant certaines périodes, le visage masculin rasé est fortement valorisé parmi les élites.

Puis arrive un empereur dont le portrait tranche avec ceux de nombreux prédécesseurs :

Hadrien.

Sa barbe devient l'un des éléments caractéristiques de ses représentations.

Et après lui, plusieurs empereurs romains adopteront également la barbe.

C'est un phénomène que l'on retrouvera régulièrement au cours de l'histoire :

l'apparence des hommes de pouvoir influence les codes masculins de leur époque.

Finalement, la mode masculine n'est pas une invention de notre siècle.

La barbe peut-elle signifier la sagesse ?

Oui… mais pas toujours.

C'est probablement l'un des symboles les plus durables associés à la barbe.

Le vieil homme sage.

Le philosophe.

Le savant.

Le patriarche.

La barbe peut matérialiser quelque chose que l'on ne peut normalement pas voir : le temps qui passe et l'expérience acquise.

Une longue barbe grise raconte immédiatement une histoire.

Mais ce même attribut peut changer totalement de signification selon celui qui le porte.

Sur un philosophe : sagesse.

Sur un souverain : majesté.

Dans certains contextes religieux : foi ou respect d'une prescription.

Sur un artiste : liberté.

Sur un révolutionnaire : contestation.

Le poil reste le même. C'est la société qui change son message.

Et la moustache dans tout cela ?

C'est ici que la distinction devient passionnante.

La moustache possède une histoire en partie différente de celle de la barbe.

Parce qu'elle laisse visible une grande partie du visage, elle peut être extrêmement travaillée : courte, fine, tombante, relevée, cirée, imposante…

Elle devient donc particulièrement propice à la création d'une identité visuelle.

Et à partir de certaines périodes, notamment au XIXᵉ siècle en Europe, elle va fortement se rapprocher d'un univers particulier :

l'armée.

Quand la moustache devient militaire

La moustache a longtemps participé à l'image du soldat dans plusieurs armées européennes.

Elle pouvait évoquer la maturité, la discipline et une certaine conception de la virilité militaire.

Le phénomène va parfois extrêmement loin.

Dans l'armée britannique, le règlement militaire imposa à partir de 1860 que les soldats ne rasent pas leur lèvre supérieure.

Autrement dit, pendant une partie de cette période, porter la moustache n'était pas seulement une mode : c'était une obligation réglementaire.

Cette obligation britannique fut finalement supprimée en 1916, en pleine Première Guerre mondiale.

Imaginez aujourd'hui votre employeur vous expliquant la forme de pilosité que vous devez conserver sur votre visage !

Cela permet de mesurer à quel point l'apparence masculine pouvait être codifiée.

Barbe et moustache racontaient-elles donc deux choses différentes ?

On peut dégager certaines tendances historiques, mais il faut se méfier des règles trop simples.

La barbe a souvent été associée, selon les époques et les cultures, à des notions de maturité, de sagesse, de spiritualité, de virilité, d'autorité ou parfois de contestation.

La moustache, particulièrement dans l'Europe des XIXᵉ et début XXᵉ siècles, s'est fortement chargée de références militaires, mais également d'élégance masculine et de distinction personnelle.

La différence est intéressante.

La barbe transforme le visage.

La moustache le signe.

Et c'est peut-être pour cela que certaines moustaches sont devenues presque indissociables de ceux qui les ont portées.

Puis le poil devient contestataire

Au XXᵉ siècle, nouveau changement.

Selon les décennies et les milieux sociaux, le visage parfaitement rasé peut devenir synonyme de sérieux, de conformité ou de respectabilité professionnelle.

La barbe peut alors prendre le chemin inverse.

Elle devient parfois celle de l'artiste, de l'intellectuel, du marginal ou de celui qui refuse certains codes établis.

Puis viennent différentes contre-cultures, notamment dans les années 1960 et 1970.

Cheveux longs, favoris et barbes deviennent alors pour certains une façon très visible de prendre leurs distances avec l'apparence conventionnelle.

C'est fascinant :

ce qui avait pu être autrefois un attribut du roi ou du patriarche pouvait désormais devenir celui du rebelle.

La barbe n'avait pas changé. La société, oui.

Et aujourd'hui, que signifie porter une barbe ?

Probablement quelque chose de beaucoup plus individuel.

C'est peut-être la grande différence avec certaines périodes précédentes.

Un homme peut aujourd'hui être rasé de près, porter une barbe de trois jours, une barbe longue, un bouc ou une moustache sans que cela indique automatiquement sa profession ou son rang social.

Les codes n'ont pourtant pas totalement disparu.

Une barbe parfaitement dessinée ne produit pas la même impression qu'une barbe volontairement naturelle.

Une fine moustache n'évoque pas la même chose qu'une imposante moustache en guidon.

Nous continuons donc à communiquer avec notre apparence, même lorsque nous avons l'impression de simplement choisir un style.

Pourquoi la moustache revient-elle encore et encore ?

C'est peut-être parce qu'elle possède une qualité particulière : elle se remarque.

Une moustache peut modifier un visage sans le cacher.

Elle peut être rétro, élégante, décalée, sophistiquée ou volontairement excentrique.

Et contrairement à certaines époques où elle répondait à des codes collectifs, elle est aujourd'hui beaucoup plus souvent utilisée comme une affirmation individuelle.

Autrefois, elle pouvait dire : « J'appartiens à ce groupe. »

Aujourd'hui, elle dit plus volontiers : « Voici mon style. »

De l'obligation à la liberté

C'est finalement ce que raconte cette étonnante histoire.

Pendant des millénaires, les hommes n'ont jamais cessé de modifier leur visage.

Ils ont laissé pousser.

Rasé.

Taillé.

Dessiné.

Puis recommencé.

La barbe a pu être symbole de pouvoir avant de devenir symbole de sagesse, de religion, de rébellion ou simplement de style.

La moustache a pu afficher l'appartenance militaire avant de devenir l'accessoire du dandy puis une affirmation esthétique personnelle.

Il n'existe donc pas une signification universelle de la barbe ou de la moustache.

Et c'est précisément ce qui les rend passionnantes.

Elles sont comme un petit miroir de leur époque.

Barbe ou moustache : alors, que disent-elles vraiment de nous ?

Peut-être simplement ce que nous décidons désormais de leur faire dire.

Et c'est sans doute l'une des grandes différences entre hier et aujourd'hui.

Nous sommes passés progressivement de codes parfois imposés par le rang, la fonction, la religion, l'armée ou les conventions sociales à une liberté beaucoup plus grande.

Porter une barbe.

Porter une moustache.

Porter les deux.

Ou ne porter ni l'une ni l'autre.

Le visage masculin est devenu un territoire d'expression personnelle.

Mais lorsque nous regardons un roi assyrien à la barbe soigneusement représentée, un philosophe antique, un officier moustachu du XIXᵉ siècle ou un homme d'aujourd'hui sortant d'un barbershop, une chose apparaît :

nous n'avons jamais vraiment cessé d'utiliser notre apparence pour raconter quelque chose de nous-mêmes.

Et quelques poils sur un visage peuvent finalement raconter…

plusieurs milliers d'années d'Histoire.

Pour aller plus loin

Si cette histoire vous a donné envie de comprendre pourquoi les gestes anciens autour de la barbe et du rasage connaissent aujourd'hui un nouveau succès, découvrez également :

→ Savon à raser : pourquoi le rasage traditionnel revient en force ?

Et retrouvez le kit de rasage Martin de Candre

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